Dans un contexte africain en général où l’accès aux soins de santé demeure marqué par de fortes disparités, les déterminants de genre apparaissent comme des facteurs décisifs pour comprendre et transformer les réalités vécues par les populations. Armelle Nyobe, engagée dans la réflexion et l’action autour de ces enjeux, est invitée à partager son regard sur les obstacles persistants, les innovations émergentes et les priorités stratégiques à venir.

Pour commencer, pourriez-vous vous présenter brièvement et nous dire ce qui vous a amenée à travailler sur les questions de santé et de genre ?  

Bonjour, je suis Armelle Nyobe, consultante en communication, spécialisée dans le développement durable, la santé publique et la santé des femmes. Mon intérêt pour la santé et le genre s’est manifesté par mon regard horrifié sur les nombreuses injustices systémiques subies les femmes. Ces injustices m’ont emmenée à écrire sur le sujet depuis des années. Puis, par les circonstances extraordinaires de la vie, j’ai commencé à travailler dans le domaine de la santé publique, et de là mon regard extérieur s’est fait plus concret avec les informations et la réalité du terrain qui m’ont donné envie d’approfondir mes connaissances. À côté de cela, mes lectures sont très axées sur les femmes et le genre.

À partir de votre expérience, quels sont aujourd’hui les obstacles les plus marquants que rencontrent les populations pour accéder aux soins de santé, notamment dans les contextes africains où vous intervenez ?

Les soins de santé coûtent chers ; malheureusement, très peu de personnes peuvent se les permettre. Cette barrière économique est encore plus fortement ressentie par les femmes, qui, dans la plupart des cas, dépendent financièrement et moralement des hommes de leur cercle familial et social et sont très souvent en situation de précarité matérielle et financière. Mais au-delà du poids économique, s’ajoutent celui des lois et des us et coutumes misogynes, accentué par les disparités éducationnelles et d’accès à la bonne information.

En observant ces obstacles, constatez-vous des différences significatives entre les hommes et les femmes dans la manière dont ils accèdent aux services de santé ?

Les hommes ont le pouvoir financier qui, bien souvent, manque aux femmes. Beaucoup de femmes doivent déjà en référer à leur conjoint pour se rendre à l’hôpital, parce qu’elles n’en ont pas les moyens, mais aussi parce que l’homme, en tant que « chef de famille », s’arroge le droit de décider de la pertinence de la démarche. Les hommes, eux ne s’encombrent de pareille considération.

Si l’on se concentre sur les femmes, quels déterminants de genre vous semblent les plus décisifs pour expliquer ces écarts : normes sociales, contraintes économiques, violences basées sur le genre, ou autres ?  

Si tous ces déterminants sont imbriqués, ce sont avant tout les normes sociales qui créent et entretiennent les écarts. Ce sont les normes sociales qui établissent que les femmes ne doivent pas aller trop loin à l’école, car leur part est d’être préparées à devenir de bonnes épouses. Ce sont les normes sociales qui établissent que les femmes ne peuvent pas gagner plus d’argent qu’un homme. Ce sont les normes sociales qui établissent que l’homme est le chef de famille et que, s’y faisant, il est libre de prendre les décisions comme il lui en semble pour « le bien-être » de sa famille. Je parlais plus haut d’injustices systémiques ; elles prennent tout leur sens ici !

Dans ce contexte, comment les systèmes de santé peuvent-ils mieux intégrer une approche sensible au genre, par exemple dans la santé reproductive ou la prise en charge des victimes de violences ?  

Cela commence par une prise de conscience au sein même des structures de santé. Il ne s’agit pas seulement d’ajouter un module de formation, mais de revoir en profondeur l’accueil et la prise en charge. Pour la santé reproductive, cela signifie garantir la confidentialité, éliminer les jugements moraux et informer les femmes de tous leurs droits et options, sans supposer que leur conjoint ou leur famille décidera pour elles. Pour les victimes de violences, il faut des circuits dédiés, formés à écouter sans revictimiser et à connaître les recours juridiques et sociaux. Il est important d’impliquer les communautés et les leaders, pas seulement les religieux ou les traditionnels, mais aussi les associations de femmes, les parlementaires et d’autres responsables politiques, afin de changer les mentalités et de faire connaître ces services. Un système sensible au genre est un système qui reconnaît que l’inégalité existe dans ses murs et s’organise pour la corriger.

Les innovations numériques en santé (télémédecine, plateformes mobiles, collecte de données) sont de plus en plus présentes. Selon vous, dans quelle mesure peuvent-elles contribuer à réduire ces inégalités de genre dans l’accès aux soins ?  

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